Ce texte a été rédigé collectivement par Rejoignons-nous et publié le 26 mai 2021 dans Mediapart.

La République séparatiste

Parce que musulman·e·s, tsiganes, arabes, noir·e·s, asiatiques, elles et ils sont des millions en France à avoir compris, jusque dans leur chair, que les discriminations raciales sont gravées dans le marbre de notre République séparatiste, inégale et blanche. Asséné du plus haut niveau de l’État, le racisme institutionnalisé a des conséquences structurelles bien plus massives et profondes que le racisme existant dans la société ou le racisme propre à l’extrême droite. Au-delà du vécu des premières victimes, toutes les enquêtes démontrent qu’aucun espace social n’échappe aux discriminations raciales (par race, entendons la construction sociale qui assigne des individus à des places sociales hiérarchisées en fonction de leur couleur de peau et/ou de leur religion).

Dans le monde du travail, lors de la recherche d’un emploi par exemple, les candidat·e·s présumé·e·s d’origine maghrébine ont 25% de chances en moins de recevoir une réponse, lors d’une candidature sur un poste, que les candidat·e·s présumé·e·s « franco-français·e·s »[1]. Un·e candidat·e blanc·he a 83% de chances en plus de recevoir une réponse pour un entretien qu’un·e non-blanc·he, une discrimination raciale 2,5 fois plus importante qu’aux États-Unis[2]. De même, « lorsqu’elles sont candidates à la location d’un logement privé, les personnes ayant un nom à consonance arabe ou africaine ont respectivement 27 % et 31 % moins de chances d’obtenir un premier rendez-vous avec le propriétaire[3] ».

Un autre des ravages de ce racisme d’Etat est le crime contre les migrant·e·s. Le temps de lecture de cet article est supérieur aux deux minutes d’apnée réflexe lors d’une noyade. En mer Méditerranée, depuis 2014, c’est bien plus de 20 000 femmes, hommes, enfants, que la France et les autres pays de Frontex ont assassinées par leur fermeture des frontières. Pour ceux et celles qui arrivent dans l’Hexagone, l’arsenal législatif déployé pour les traquer s’accompagne de discours ouvertement racistes associant immigration et terrorisme, alors même qu’elles et ils fuient les désordres du monde causés par les puissances impérialistes et écocides comme la France. Migrant·e·s et réfugié·e·s sont victimes, quel que soit leur genre, leur âge, de traitements dégradants, indignes, que ce soit à la frontière italienne, aux abords des côtes proches de la Grande Bretagne et tout au long du parcours d’obstacles instauré pour de plus en plus rares autorisations d’installation légale en France.

Alors que la France vit une explosion de toutes les inégalités sociales, que les colères grondent et cherchent une traduction politique, Macron et son gouvernement, stratégiquement, pointent du doigt les quartiers populaires prétendument peuplés de terroristes en puissance. Pas une semaine sans que le gouvernement et son triumvirat Darmanin/Schiappa/Blanquer n’ouvrent la chasse aux prétendus séparatistes, communautaristes, islamistes ou ne partent à la « reconquête » des «territoires perdus de la République ».

Déjà en octobre 2019, Macron, craignant une remobilisation des gilets jaunes et voulant créer un « ennemi de l’intérieur », en appelait à « bâtir une société de vigilance » afin de repérer « les petits gestes qui signalent un éloignement d’avec les lois et valeurs de la République », ce que le gouvernement nomme « les signaux faibles de radicalisation » et décline comme : le port de la barbe, une pratique régulière et ostentatoire de la prière, une pratique religieuse exacerbée pendant le ramadan… Ce discours est relayé par les médias mainstream qui mettent la focale essentiellement sur ces sujets et sur celles et ceux qu’ils réifient et transforment en objets sans voix, sans singularités : toutes et tous amalgamé·e·s, essentialisé.e·s, dégradé·e·s. Les lois sécuritaires successives contre toutes les formes de résistance sociales et contre les manifestations vont même jusqu’à une nouvelle interdiction souhaitée par le gouvernement, la droite et l’extrême droite : filmer la police deviendrait un délit (une mesure pour l’instant écartée par le Conseil Constitutionnel). L’objectif : rendre plus difficile la dénonciation des comportements racistes de la police. Même aux États-Unis, l’usage de la vidéo, arme pacifique, est permis : c’est dire la dimension structurelle du racisme de la police en France. On peut déjà prévoir l’explosion des violences policières contre les Arabes, les Noir·e·s, les Asiatiques et les Tsiganes, et acter dès maintenant les explosions sociales qui en découleront dans les quartiers populaires, actes de résistance dont nous serons pleinement solidaires.

Instrumentalisant les actes terroristes et les émotions qu’ils ont suscitées, ils réactivent le mythe du roman national et son cortège de prétendues « valeurs républicaines », nécessairement lumineuses et universelles, pour dissoudre toutes les organisations indépendantes et représentatives comme Baraka City ou le CCIF – la plus grande association antiraciste de France par son nombre d’adhérent·e·s et qui permettait, par son travail juridique, d’accompagner les victimes d’actes islamophobes et d’en dresser un état des lieux annuel. Pour ces islamophobes, faire disparaître le terme même d’islamophobie est un enjeu majeur que Caroline Fourest, par exemple, revendique ouvertement : à la tribune des soi-disant « États généraux de la laïcité » elle assène : « On n’a pas le droit de continuer à utiliser ce mot quand il a tué tant de monde. Ce mot islamophobie, il a tué les dessinateurs de Charlie Hebdo, ce mot islamophobie, il a tué le professeur Samuel Paty et demain à qui le tour ? » Cette pourfendeuse de la liberté d’expression, comme bien d’autres voix avec elle, n’exige rien moins que l’interdiction du terme choisi par les victimes d’une oppression raciste massive, que les élites politiques, intellectuelles et médiatiques ont distillée, jour après jour, si bien qu’elle gangrène maintenant toute la société.

Comme au temps des colonies

Une fois les pratiques culturelles et religieuses des musulman·e·s barbarisées, il leur est permis de les domestiquer comme à l’époque coloniale. Ces pratiques multiples, le gouvernement les singularise, nationalise l’islam en le baptisant « islam de France », l’accompagne d’une profession de foi nommée « charte de principes ». Avec un islam ainsi certifié, les imams dûment labellisés pourraient, après signature, porter le titre de « fils aînés de l’État » ! Avec l’article 9 de ladite charte, ils s’engagent à s’interdire toute « dénonciation d’un prétendu racisme d’État et de toutes les postures victimaires » qui « relèvent de la diffamation », car elles « nourrissent et exacerbent à la fois la haine antimusulmane et celle de la France ». On ne pourrait avoir meilleure définition de l’islamophobie d’État.

Profitant de la tétanie alimentée par la gestion catastrophique de la pandémie, le gouvernement fait voter la loi liberticide « sécurité globale » et la loi islamophobe « confortant les principes républicains » initialement nommée loi « contre le communautarisme » puis « contre le séparatisme ». Leur articulation s’inscrit dans une stratégie cohérente, celle d’une fascisation de la société : construire l’ennemi intérieur et affirmer un ordre sécuritaire donnant toute latitude aux forces de l’ordre dans les quartiers populaires.

La loi islamophobe sur le dit « séparatisme » vient d’être discutée au Sénat dans un tsunami décomplexé d’amendements racistes : interdiction du port de signes religieux pour les accompagnatrices scolaires ou pour les mineures qui, de plus, devront se garder de porter tout vêtement signifiant « l’infériorisation de la femme sur l’homme », retrait du titre de séjour à l’étranger qui « rejetterait manifestement les principes de la République », interdiction des drapeaux dans les mariages, « amendement UNEF » qui prévoit la dissolution d’organisations qui assument des réunions non-mixtes (sous-entendu : entre personnes racisées). Présentée comme une affirmation de la laïcité, cette loi dévoie en réalité les principes de la loi de 1905 qui consacrait la séparation du corps social vis-à-vis de l’Etat (libertés d’association, d’opinion, de réunion…) puisque qu’elle remet en question la liberté de culte des musulman·e·s. L’État, faisant fi de la séparation d’avec les églises, s’immisce dans la gestion du culte des mosquées et permet des fermetures administratives sans passer par la justice, octroyant ainsi un pouvoir discrétionnaire à la haute administration qui pourra s’appuyer sur ce texte de loi ouvert à toute interprétation. Cela ne pouvait se faire sans dissoudre au préalable l’Observatoire de la laïcité et le CCIF.

Hissant l’étendard de la liberté d’expression, cette loi corsète administrativement et financièrement toute association qui devra rendre compte des agissements de ses adhérent·e·s et « faire respecter les principes de sauvegarde de l’ordre public ». Au nom de l’égalité femme-homme, cette loi restreint les droits des femmes musulmanes portant un foulard dans les entreprises délégataires de service public, en tant qu’accompagnatrices scolaires ou dans les compétitions sportives.

On l’aura compris, cette loi d’exception vise expressément les musulman·e·s et l’islam : dès lors, il ne faut pas s’étonner de l’inflation des violences et actes terroristes islamophobes visant des mosquées et les femmes voilées en particulier. A défaut de ruissellement des richesses, on assiste à un ruissellement de l’islamophobie des institutions de l’État vers la population, aidés par la droite et l’extrême droite, avec la bénédiction d’une grande partie de la « gauche » institutionnelle.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le danger du texte signé par des généraux appelant à restaurer l’ordre racialiste par un coup d’État, lequel n’a pourtant pas suscité de réactions du pouvoir à la hauteur de la gravité des faits. Le bruit de leurs bottes a largement couvert le bruit des pantoufles de ces soi-disant républicain·e·s qui, de droite comme de « gauche », bombent le torse, avancent à coups de menton face aux plus indigents et baissent la tête devant ces racistes en kaki. A l’exception de Marine Le Pen qui, elle, leur tend la main. Elle sait que dans la police, la gendarmerie et l’armée une majorité de votes se porteront sur elle. Les autres politicien·ne·s vendent leur silence (approbateur ou pas) pour tenter de récolter quelques voix d’une population acquise aux idées racistes.

Où est la gauche ?

Au lieu de combattre pied à pied l’extrême droite et ses idées, au lieu de soutenir celles et ceux qui subissent discriminations et violences racistes, une partie de la gauche a accompagné, parfois précédé, toutes les aggravations de la situation des personnes racisées. Le mal-nommé Parti socialiste, lequel s’est abstenu lors du vote de cette loi inique – comme la majorité des députés du Parti Communiste Français (PCF) – n’a cessé, aux côtés du Printemps républicain qu’il a contribué à créer, de détourner la laïcité de ses fondements et de l’instrumentaliser contre les musulman·e·s. Avec la droite et l’extrême droite, il a voté des deux mains la possibilité de dissolution d’associations organisant des réunions non mixtes, suivi d’ailleurs par le Parti Communiste et toute la gauche sénatoriale. Le 19 mai dernier, ce sont même les représentants de plusieurs partis de « gauche » – Fabien Roussel (PCF), Yannick Jadot (EELV) et Olivier Faure (PS) – qui sont venus apporter leur soutien à une manifestation de syndicats policiers devant l’assemblée nationale, aux côtés de Marine Le Pen, le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, Éric Zemmour…

Aujourd’hui, du PS au PCF, de la presse mainstream à certain·e·s intellectuel·le·s se revendiquant de gauche, trop nombreux sont ceux qui reprennent les mots de l’extrême droite pour accuser, dans un incroyable retournement, les militant·e·s antiracistes de dérives identitaires ou de racisme pour tenter de les réduire au silence. La responsabilité de cette « gauche » dans les victoires idéologiques de l’extrême droite et dans l’exclusion politique des quartiers populaires est accablante.

Rejoignons-nous !

Il est déjà trop tard pour les dirigeant·e·s de droite aux relents d’extrême droite, comme pour celles et ceux d’une partie de la « gauche » qui ont gouverné en racialisant la société tout en creusant les inégalités sociales. Trop tard pour elles et eux, qui doivent dégager, car « l’heure de nous-mêmes a sonné ».

En lançant cet appel à partir de l’organisation « Rejoignons-nous », nous actrices et acteurs des luttes, au niveau local, national et international, affirmons que l’égalité des droits entre toutes et tous et contre tous les racismes est l’un des objectifs premiers que nous nous assignons. En solidarité avec les luttes dans les quartiers populaires contre les violences policières, avec les luttes des migrant·e·s pour la liberté de circulation et d’installation, avec les luttes des victimes de l’antisémitisme et des racismes institutionnels tels que la négrophobie, l’anti-tsiganisme, le racisme anti-asiatiques et l’islamophobie, nous vous appelons, dans cette séquence électorale qui s’ouvre, si propice à toutes les surenchères racistes, à ne rien lâcher pour nos dignités à toutes et tous

Rejoignons-nous.

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[1] Étude commandée par le gouvernement et menée entre 2018 et 2019 par des chercheurs de l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée qui conclue à une discrimination « généralisée » et « massive ».

[2] Université Northwestern de Chicago

[3] Rapport | Discriminations et origines : l’urgence d’agir | 2020